DE LA PEAU AU CUIR
Après avoir été triées en fonction de leur qualité, les peaux sont vendues aux tanneurs sous le nom de "cuirs verts". Pour obtenir le cuir fini, prêt à être façonné par le bottier, le maroquinier, le relieur, plusieurs opérations minutieuses sont nécessaires. Les tanneurs doivent en effet, rendre les peaux imputrescibles, les nettoyer, leur faire retrouver une souplesse presque vivante, exalter leur éclat et leur douceur. Chaque assortiment de peaux exige quasiment un traitement sur mesure. Du savoir-faire mis en œuvre par le tanneur au cours de ces opérations dépendra la qualité du cuir obtenu. L'eau, cure de jouvence. Matière vivante, le cuir est encore endormi lorsqu'il arrive chez le tanneur. Pour le réveiller ... l'eau, source de vie. Cette phase s'effectuait autrefois au bord d'une rivière, de préférence choisie en raison de la qualité de son eau. Aujourd'hui encore, malgré les progrès de la chimie, ce traitement naturel reste essentiel et favorise grandement la beauté des cuirs finis. Il va sans dire qu'à l'heure actuelle, le travail ne s'effectue plus dans le lit même de la rivière : l'artisanat ayant fait place à l'industrie, l'eau est pompée et canalisée jusqu'à la tannerie. La principale phase du travail de rivière est le reverdissage. On se souvient qu'avant leur expédition, les peaux ont été soigneusement séchées ou salées. Le reverdissage consiste à les laisser tremper dans des cuves contenant tout simplement de l'eau de rivière. Ce bain bénéfique les débarrasse du sel qui les imprègne et leur rend toute la souplesse initiale. Les peaux ainsi réveillées subissent alors une véritable toilette en profondeur qui élimine les parties inutiles, notamment les poils et la partie sous-cutanée. LE CUIR ET L'EAU Tanner des peaux exige une énorme quantité d'eau courante pour les bains successifs. Aussi est-il normal que les mégisseries et les tanneries se soient établies auprès des rivières. En sont restés témoins tous les quais et les rues des tanneurs, de la tannerie, de la mégisserie, certaines villes, à l'image de Graulhet, sont devenues les capitales du cuir, grâce à l'exceptionnelle qualité de leur eau. Le tannage : une cure de santé. Matière vivante, la peau vient d'être soigneusement lavée, décrassée... bichonnée. Objet de mille soins attentifs, elle est, à ce stade de la transformation, encore fragile et délicate, menacée et vulnérable. Il convient donc de la fortifier, de l'aguerrir, de la rendre inattaquable, bref de la transformer en cuir : c'est la raison d'être du tannage. Un assez grand nombre de produits susceptibles de tanner sont utilisés et chaque fabricant garde jalousement ses propres formules secrètes. Cependant deux méthodes sont principalement utilisées selon le résultat que l'on souhaite obtenir. Le tannage végétal est destiné aux cuirs les plus épais et rigides utilisés pour la confection des semelles de marche ( cuirs lissés ). On laisse tremper les peaux dans des basseries qui sont d'énormes cuves contenant des solutions à base de tannins végétaux comme le mimosa, le chêne, le châtaigner ou la bruyère. Ce tannage, qui donne au cuir une couleur fauve revient actuellement à la mode avec la vague d'articles en cuir " naturels " dont l'aspect rustique est des plus recherchés. Le tannage minéral est industriellement appliqué depuis le début du siècle. Il consiste à agiter les peaux dans des tambours appelés foulons, comparables ( en plus grands ) à ceux de nos lave-linges. Les peaux subissent l'action chimique de solutions à base essentiellement de chrome. Selon la rapidité d'introduction de ces " liqueurs " chimiques, on obtiendra des peaux plus ou moins fines. On imagine donc la surveillance attentive que nécessite une telle opération et le soin avec lequel le tanneur doit surveiller sa progression. La teinte du cuir obtenu oscille entre le blanc et le bleu.
L'ALUN : L'OR DU CUIR Sulfate d'aluminium, extrait du schiste ou trouvé à l'état naturel dans le sol, l'alun fut l'un des premiers produits chimiques utilisés pour le tannage. Découvert dès le Moyen Âge,il devint rapidement indispensable et contribua au développement de fortunes colossales. Ainsi, une parie de la puissance des Médicis reposait, à la fin du XVè siècle sur l'alun. La famille de banquiers-marchands vénitiens fournissait en effet la quasi-totalité de l'alun consommé en Occident, ce qui lui permettait, en conséquence, de contrôler les marchés du cuir et de la fourrure. Le tannage à l'alun restera la meilleure méthode, jusqu'à la découverte par les Américains au début du XXè siècle, du tannage au chrome, un procédé à la fois plus rapide et plus économique. Le corroayge-finnissage. A ce stade de sa transformation, le cuir ne possède pas encore toutes les propriétés requises pour les utilisations auxquelles on le destine. Il faut lui faire subir une série d'opérations qui varient selon le type de cuir fini que l'on souhaite obtenir. Cette phase s'appelle le corroyage-finissage. Il est important de noter qu'à partir du même cuir, on peut obtenir différents cuirs finis en fonction du corroyage-finissage appliqué. Voici les principales étapes de cette phase essentielle. Après avoir essoré soigneusement le cuir, on procède à une opération importante et délicate : le refendage. Il s'agit de partager le cuir en deux dans les sens de la longueur. On obtient deux couches : le coté fleur et le coté chair ( aussi appelé " croûte " qui, une fois travaillé, deviendra un " velours " faussement appelé " daim " . Le refendage est l'une des phases essentielles du travail du tanneur. Seules, en effet, les peaux refendues avec soin peuvent donner des cuirs de premières qualité, c'est à dire solides, souples, minces, au grain fin et serré. LA FLEUR DU CUIR La fleur du cuir est, en réalité, la partie externe, celle où se trouvaient les poils. Seule cette partie a droit à l'appellation " cuir ". Selon la qualité du cuir, on obtient du cuir pleine fleur ou du cuir pleine fleur corrigé ( ou rectifié ). Si vous recherchez la meilleure qualité de cuir, optez sans hésitation pour le " cuir pleine fleur ". Sa fleur est restée intacte, aucune opération de ponçage ou de refendage n'est venue en altérer le grain. Ce cuir est naturellement beau. Soyons encore plus exigeant : le summum de la qualité est le cuir pleine fleur pure aniline. Il s'agit d'un cuir teinté dans la masse avec un colorant d'aniline, la couche de protection est ainsi ainsi légère et transparente. Le cuir pleine fleur vieillit très bien et donne une belle patine. C'est aussi le cuir le plus fragile et le plus cher. Le terme correspondant au cuir pleine fleur dans le domaine de l'habillement est le cuir plongé. Le cuir pleine fleur corrigé ( ou rectifié ) est un cuir comportant plus de défauts et qui a subi un ponçage de la fleur. Le cuir pleine fleur corrigé est toujours teint par pigmentation ( en habillement, c'est le cuir voilé ). Cette couche protectrice atténue les défauts d'origine et les différences de tons. Le cuir est plus solide, mais aussi moins cher. LE COTE CHAIR C'est la feuille inférieure issue du refendage. Celle-ci n'a pas droit à l'appellation " cuir " mais à l'appellation croûte de cuir ou croûte de velours. Elle est utilisée pour des cuirs d'une apparence veloutée et moins nobles que la fleur. Comme toute matière vivante, le cuir a besoin d'être nourri et bien nourri, c'est à dire recevoir un alimentation à la fois abondante, riche et bien équilibrée. C'est à cette seule condition qu'il deviendra et restera ce cuir, auquel on peut tout demander, même de durer des siècles. Il s'agit donc de faire absorber par le cuir, des matières grasses qui lui donnent souplesse, imperméabilité, toucher agréable et beauté. Ce traitement lui assure une santé parfaite, une vie sans histoire, et une vieillesse heureuse. Cette nourriture initiale devra être entretenue tout au long de la " vie " de l'article en cuir afin de lui garantir l'aspect et la longévité qu'il mérite. il ne reste plus qu'à teindre le cuir. La teinture est une opération extrêmement délicate : elle doit être effectuée avec soin car la moindre erreur est pratiquement irrattrapable. Dans un premier temps, on procède à une teinture de fond en plongeant les cuirs dans des bains colorants. Pour les très beau cuirs ( cuir à l'aniline ), la teinte obtenue est alors définitive et n'aura pas besoin d'être rectifiée par la suite. En ce qui concerne les autres qualités de cuir, il sera nécessaire de corriger la teinture de fond afin d'obtenir la couleur désirée. Malgré les multiples soins dont il a été l'objet, le cuir, doit avant d'être livré aux bottiers, aux relieurs, aux maroquiniers, subir certaines contraintes. Il a besoin d'être dompté, pour se plier, sans révolte aux exigences de ceux qui bientôt le travailleront. Dans un premier temps, on étire bien le cuir afin de lui donner sa souplesse définitive, il est ensuite tendu sur un cadre métallique afin qu'il prenne forme. C'est l'heure du ponçage : appliqué à la partie chair de la peau obtenue après refendage, il donne les cuirs d'aspect plus ou moins velouté ( dits " daim " ou " nubuck " ). On peut également poncer légèrement des cuirs coté fleur afin de faire disparaître certains défauts naturels d'aspect. Le terme officiel qui les désigne est " cuir fleur corrigé " ou " cuir fleur rectifié ". Il est important de noter que le ponçage ne diminue aucunement les qualités originelles du cuir. Il est temps, alors de procéder au finissage à proprement parler. En ce qui concerne la teinture, le finissage semi-aniline se fait par application d'une combinaison d'aniline et de produits colorants, couvrant légèrement le cuir. Ce traitement améliore l'uniformité des coloris, voile les défauts et améliore la résistance aux salissures. Le finissage pigmenté consiste à recouvrir le cuir d'un voile de produits colorants couvrants, lui conférant un aspect homogène mat ou brillant ainsi qu'une garantie de tenue à l'usage. Enfin, par une série d'impressions pratiquées le plus souvent à l'aide de plaques, on peut imprimer sur la peau une multitude de motifs imitant soit des peaux exotiques, soit des grains créés par des stylistes. Ainsi avec une peau de veau, on peut obtenir des imitations de peaux de crocodiles, de lézards ou autres, sans dépeupler la faune sauvage. Enfin, vient le moment de la dernière touche, celle qui donne au cuir l'incomparable séduction de tout ce qui est bien soigné, bien fini parfait. Une friction douce et continue au moyen d'un cylindre de verre lui donne un brillant éclatant. Le cuir est alors cassé régulièrement et en tous sens, en le pliant, en le faisant rouler sur lui-même, exactement comme on le fait d'une cigarette. Sur toute sa surface, apparaît alors un fin réseau : c'est le grain du cuir. Longue vie au cuir ! Il aura fallu toutes ces minutieuses étapes pour que la peau devienne cuir ! Engendré par l'animal éduqué par le tanneur, le voici à présent l'échoppe du bottier, dans l'atelier du gantier, dans le laboratoire du relieur. Demain, modelé, façonné, incrusté, il sera sur vous, chez vous, autour de vous. En pensant à cette multitude de soins, de précautions, d'attentions dont il a été entouré avant de vous parvenir, vous aurez à cœur de bien l'entretenir, de le nourrir à votre tour, afin qu'il reste ce qu'il est : irremplaçable.
By Silvio
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